Peut-on apprendre à écrire ? Ce qui s’appelle « écrire ». Non pas des lettres ou des rapports mais des livres. De la littérature. De la fiction. De la poésie. Les Français en doutent fort, et c’est un euphémisme de le dire ainsi. L’écriture s’enseigne depuis un bon demi-siècle dans la plupart des universités américaines ainsi qu’en Grande-Bretagne. Des écrivains y assurent les cours. Un diplôme est délivré. Une pleine page d’un quotidien ne suffirait pas à contenir les noms de tous les romanciers, nouvellistes et poètes connus et célébrés (Raymond Carver, Jay McInerney, Franck Conroy etc), qui sont passés par là. D’abord sur les bancs puis derrière le pupitre de ces workshops of creative writing. Chez nous, ça n’a jamais pris. « Allons ! On n’apprend pas à devenir écrivain, on l’est ou on ne l’est pas… ». Cela existe pourtant, non en France mais tout à côté. Un Institut littéraire suisse a été créé il y a trois ans à Bienne dans le cadre de la Haute école des arts de Berne. La première promotion vient tout juste d’en sortir. L’examen pour l’obtention du « Bachelor of Arts en écriture littéraire », délivré pour la première fois, a eu lieu il y a quelques jours. Le jury était composé de responsables de l’Institut, d’enseignants et de deux écrivains français invités pour l’occasion à analyser et critiquer : Yves Ravey, qui vient de publier Cutter aux éditions de Minuit, et auparavant Le Drap et Pudeur de la
lecture, entre autres, et votre serviteur. Le jury devait se montrer généreux sans rien abdiquer de son esprit critique. Puisque c’était une première, il n’y avait pas de point de comparaison. Il nous fallait repérer, dans les recueils de nouvelles qui nous avaient été envoyées pendant l’été, la cohérence interne et les contradictions, l’ombre portée du talent et le souci d’une technique, les promesses et les facilités. L’épreuve, enrichissante à maints égards, permet d’ores et déjà d’annoncer les noms de deux romancières de la rentrée littéraire 2011 ou 2012, le temps pour Antoinette Rychner et Elisabeth Jobin de travailler encore leurs manuscrits. De vaincre la hantise de la longue distance. D’améliorer, soumettre et laisser décanter l’une Petite collection d’instants-fossiles qui sacrifie tout à des micro-fictions dans une esthétique de la juxtaposition, l’autre Anatomie de l’hiver qui réserve la part belle à la langue jusqu’à en faire le personnage souterrain d’une chronique villageoise. Deux seulement sur quarante trois ? C’est que, francophones, nous n’en avions que deux à lire, à écouter et à juger. Les deux seules étudiantes venues de Suisse romande, tous les autres étant originaires de Suisse alémanique, sans oublier un tessinois et un romanche. Une proportion qui, vue de Bienne, ville située sur une
frontière linguistique, est déjà une information en soi : la vie littéraire est beaucoup plus organisée en Allemagne qu’en France ; écrire y est métier ; les romanciers y sont payés pour lire des extraits de leurs livres devant un public nombreux ; un Institut littéraire existe de longue date à Leipzig ; des écrivains connus en sont sortis ; en pays protestant, on ne forme pas des gens mais des individus ; l’on en ressort formé et non formaté… Ce qui nous fut expliqué. La séance dura tout un après-midi autour d’une table en fer à cheval. Chaque étudiante devait défendre son manuscrit tout en sachant qu’en librairie, un livre n’a pas d’avocat pour plaider sa cause. Imparfaits, leurs textes n’en étaient pas moins forts et originaux ; tels quels, ils auraient déjà été admis au comité de lecture d’une maison d’édition. Le regard attentif des auteurs qui les parrainèrent tout au long de leurs études ne les avait pas rendues écrivains ; mais, dès qu’il fut évident qu’elles l’étaient déjà confusément, il leur avait permis de gagner un temps précieux. Ne leur reste plus désormais qu’à tuer le père.
(”Portrait d’un mineur de Virginie, National Georgraphic, mai 1944″ ; “Les éditeurs Giulio Einaudi, Carlos Barral et Claude Gallimard, Formentor, années 60″, photo D.R. ; “Londres 1959″ photo Sergio Larrain/ Magnum)



aux débats intellectuels de la cité. Mais publierait-on aujourd’hui Montaillou, village occitan, surtout en l’absence d’Apostrophes pour le populariser ? Rien de moins sûr.
se réduit l’espérance de vie des notes infra-paginales. C’est encore en Angleterre, nous apprenait récemment 
pages et a donc rendu caduc tous les renvois. Il a fallu qu’un chercheur français se serve du travail de Doris Ruhe dans le fol espoir de retrouver les passages où Simone de Beauvoir citait Mme de Staël pour se rendre compte que rien ne coïncidait. Le Deuxième sexe en est redevenu inutilisable pour les chercheurs, d’autant que Gallimard semble avoir renoncé à l’éditer en Pléiade.
Un titre pareil, ça me rappelle les conférences dominicales de la salle Pleyel, certaines émissions de la Radiodiffusion et Amis du club des poètes bonsoir ! Bref, j’y repensais l’autre jour en prenant connaissance de deux nouvelles en provenance du monde anglo-saxon. La première de Londres où la Poet Laureate n’a pas chômé. Réactivant la vieille tradition des war poets telle que l’illustrèrent brillamment quelques poètes sous les drapeaux (Rupert Brooke, Robert Graves, Robert Nichols, Isaac Rosenberg, Wilfred Owen, Charles Sorley, Siegfried Sassoon), Carol Ann Duffy a proposé de l’actualiser à la lumière de l’engagement militaire britannique en Afghanistan et en Irak. A charge pour les futurs poètes britanniques de mettre leurs souffrances, leurs angoisses et leurs espoirs en vers. Elle a donc passé commande à des soldats pour qu’ils envoient leurs poèmes par la poste, par courriel, par twitter ou sur leurs blogs afin de “
Il ne faut plus dire que la police ne s’intéresse pas à la littérature. D’abord ce n’est pas gentil. Ensuite c’est faux. Certains fonctionnaires de police en savent davantage sur la rentrée littéraire que nombre de critiques. Ceux du SDIG (Service départemental de l’information générale) près le DDSP (Direction départementale de la sécurité publique) improprement appelés “R.G.” (Renseignements généraux). Ceux-là auscultent l’opinion en permanence ; parmi ceux affectés à la veille des médias, les intellos de la cellule littéraire surveillent particulièrement l’édition.
’intéressent en permanence à tout ce qui a trait aux religions, l’Islam surtout. Ils vont jusqu’à se renseigner sur l’accueil réservé à l’album de bande dessinée-enquête de Mohamed Sifaoui et Philippe Bercovici sur Ben Laden dévoilé. »
les rendre invendables.
n’est pas à négliger car il a souvent indiqué une tendance à défaut de dévoiler l’identité de l’heureux élu. Tout le reste (rumeurs des rédactions suédoises, calendrier des conférences d’écrivains étrangers et des traductions à Stockholm…) n’est que spéculations… littéraires ! Alors que dans cette puissante
La voilà peut-être, l’une de ces bonnes surprises que l’on guette avec fébrilité à chaque rentrée. Un premier roman déroutant signé d’un auteur dont on ne sait rien. Du souffle, de la puissance, un timbre de voix, un univers, des personnages. Tout est réuni dans
enu d’un autre monde, du moins en est-il persuadé, il n’a pas cessé de courir, fureter afin de prendre la mesure du nôtre. Il a été liftier, il est veilleur de nuit et l’humour avec lequel ce grand dormeur de jour mène son récit nous fait émettre des doutes sur la nature de sa psychose. C’est peu dire que ce fabulateur pathologique nous trouble puisque tout concourt à désarçonner le lecteur dans ses certitudes au fur et à mesure qu’il les acquiert. Sympathie pour l’amnésique et non pour le diable en lui ! Du grand art. A l’enseigne de cette splendide citation de Patrice de La Tour du Pin : “Les pays sans légendes seront condamnés à mourir de froid”. Le flic et le psy chargés de mettre à nu son génie de la manipulation n’auront pas le tâche facile car son matériau onirique est d’une implacable cohérence. Son mutisme à son procès a laissé béante l’énigme de sa responsabilité tant son monde est virtuel. Sa vérité est dans le récit de ses rêves, son univers parallèle.
inconscient a pu être marqué ici ou là par un personnage de mendiant aveugle de L’île au trésor ou par l’atmosphère de la cour des miracles de Notre-Dame-de-Paris. On veut bien croire que l’édification de sa grande machine romanesque lui a pris six ou sept ans. Pas une page de trop car rien n’est gratuit dans cet entrecroisement permanent de deux plans narratifs, réel et imaginaire.
C’est peut-être la fin d’une énigme intellectuelle. Oh, rassurez-vous, pas un grand mystère. Juste l’une de ces petites choses qui resurgissent régulièrement dans le débat d’idées franco-français depuis une quarantaine d’années. A savoir : comment nos maos ont-ils pu l’être ? Comment des esprits formés dans les meilleurs temples du savoir ont-ils pu ainsi abdiquer tout esprit critique et s’aveugler sur la vraie nature de la révolution culturelle chinoise au point de s’en faire les propagandistes dévoués, obtus et intransigeants ? Il ne s’agit pas de les accabler, ce qui serait facile et sans intérêt, ni de s’en tenir au Petit Livre rouge (un bréviaire nécessairement sommaire en regard des Oeuvres complètes du même auteur) mais de tenter de comprendre avec le recul du demi-siècle les mécanismes de la raison et de l’analyse. A chaque fois qu’un ancien de la Gauche prolétarienne publie un livre, le débat refait surface. Cette fois, c’est un journaliste de 35 ans qui s’y colle dans un pamphlet enlevé dont le titre annonce la couleur Les Maoccidents et dont le sous-titre enfonce le clou Un néoconservatisme à la française (137 pages, 11 euros, Collection “Parti pris”, Stock). Jean Birnbaum n’a pas seulement décortiqué leurs textes : ils les a surtout interrogés et écoutés. Pas sûrs que le résultat les enchante. Ni que le socle théorique de cette dénonciation soit très solide. Il n’empêche que le compte-rendu de ces entretiens donne sa vraie valeur à ce libelle car ils sont autant de témoignages.
cassure importe davantage que le fil ; que l’attentat meurtrier du 5 septembre 1972 contre les athlètes israéliens aux JO de Munich fut une date-clé, la Gauche prolétarienne condamnant l’opération terroriste quand Sartre la justifiait ; qu’un Alain Badiou, dernier Mohican des maoïstes, en est encore à maudire le mot “Occident”… Jean Birnbaum est plus incisif quand il appuie là où ça fait mal. En insistant par exemple sur le fait que chez les maos français, quasiment tous les chefs étaient masculins et normaliens. Ou en soulignant que le 31 octobre 1969, La Cause du peuple dénonçait en Elie de Rothschild “le trésorier d’Israël” et “l’oppresseur du peuple français”. Quarante ans après, Libération, héritier de La Cause du peuple, s’est donné son neveu pour patron.
éritent l’enquête. Birnbaum a voulu comprendre comment on passe du culte de l’Orient rouge à la défense de l’Occident. Un cynique répondrait : en prenant de la bouteille, tout simplement… La véritable énigme ne réside pas dans le spectacle d’un Glucksmann se faisant remettre sa légion d’honneur à l’Elysée par Sarkozy ou un Kouchner exécutant les ordres du même au Quai. Elle est dans le tempérament, la personnalité, le caractère de ces philosophes qui sont passés d’un absolu à l’autre, notamment chez les esprits les plus religieux et pas les moins radicaux, qu’ils aient choisi la Torah (Benny Lévy, Jean-Claude Milner et quelques autres, regroupés dans l’orbite des éditions Verdier) ou la Bible (Guy Lardreau, Christian Jambet définissant le christianisme comme “la plus grande révolution dans l’histoire de l’âme”). Ces deux derniers n’ont pas le sentiment de s’être retournés contre leurs conviction mais de s’être déplacés au sein de leur vocation :”Ce que nous appelions l’Ange, c’était le surhomme nietzschéen”.
vraiment judéo-chrétienne en invoquant la première Alliance, ce sont les gauchistes qui la révoquent en enrôlant Saint-Paul…”
Appelons-les « les invisibles ». Ce sont les oubliés de la rentrée. Ceux que nul ne verra et dont nul ne parlera. Ils constituent le gros du bataillon des 659 auteurs de l’automne. On peut aussi les appeler « les inaudibles » : ils sont un demi-millier environ dont la voix se perdra dans les limbes de la librairie et des médias. On le sait à l’avance mais cela ne les décourage pas, chaque année à la même époque, de se précipiter en masse vers ce guichet-là. Pourtant, les murs des magasins ne sont pas extensibles à souhait, et les colonnes des journaux et la durée des émissions ne le sont pas davantage. Les auteurs n’en peuvent mais : dès lors que c’est sorti d’eux, ils veulent que ça sorte, fût-ce dans la cohue, quand bien même risqueraient-ils de s’y faire piétiner et aussitôt oublier dès lors qu’ils n’ont pas égorgé un ami de jeunesse, ni couché avec leur père, ni survécu à un massacre ethnique. « Faites-vous connaître d’abord, écrivez ensuite… » conseillait déjà Jean Paulhan d’un ton patelin au mitan de l’autre siècle aux jeunes qui lui apportaient un
manuscrit les mains tremblantes.
tout (France-Loisirs et Le Grand livre du mois), dans leur région où ils vendent à chaque fois des dizaines de milliers d’exemplaires de chacun de leur roman par leur seule apparition, le dimanche sur la place du marché. Vertu du terroir et de sa littérature de proximité. Il y a ceux qui n’auront rien et qui ne l’auront pas volé ; la lecture de certains romans révèle une telle indigence dans l’expression comme dans la pensée qu’on ne peut attribuer leur publication qu’à la négligence, à la complaisance, ou à des pratiques de cavalerie d’un éditeur nécessiteux. Il y a ceux, auréolés d’une notoriété acquise par des moyens extra-littéraires, et à qui l’on demanderait volontiers : pourquoi voulez-vous que l’on se donne la peine de lire ce que vous ne vous êtes pas donné la peine d’écrire ? Il y a ceux qui n’auront rien et qui s’en remettront difficilement car ils savent que leur texte valait mieux que cette injustice. Il y a ceux qui, du fond de leur accablement, en tireront les conséquences et n’écriront pas avant longtemps, voire, jamais plus. Car l’indifférence est pire que la haine. Dans un milieu où la paranoïa est nettement plus développée que dans celui de la boulangerie, l’absence totale de réaction ouvre la voie aux interprétations les plus délirantes. L’explication par le mécanisme des réseaux, coteries, renvois
d’ascenseur et affinités sexuelles n’est pas la moindre ; nombre d’inconnus sont convaincus qu’on les ignore parce qu’ils n’ont pas la carte ; pour les démentir, il suffirait de leur dresser la liste de journalistes en vue dont le roman n’a suscité absolument aucun écho. Pas la moindre ligne. Ce que les malheureux concernés expliqueront, quant à eux, par leur extrême visibilité justement, et les règlements de compte que leur vaut leur situation. On n’en sort pas. Un fond de charité chrétienne nous impose de taire les noms de ces lauréats du Goncourt dont le roman suivant leur prix parut dans un silence mortel qui d’ailleurs dure encore, comme s’il ne leur était pas pardonné de s’être crus membres du club quand ils n’en avaient été que des invités de circonstance.


