02 octobre 2009

 retrato-de-un-minero-de-virginia-publicado-en-el-numero-de-mayo-de-1944-de-national-geographic.1254515492.jpg                                                         Peut-on apprendre à écrire ? Ce qui s’appelle « écrire ». Non pas des lettres ou des rapports mais des livres. De la littérature. De la fiction. De la poésie. Les Français en doutent fort, et c’est un euphémisme de le dire ainsi. L’écriture s’enseigne depuis un bon demi-siècle dans la plupart des universités américaines ainsi qu’en Grande-Bretagne. Des écrivains y assurent les cours. Un diplôme est délivré. Une pleine page d’un quotidien ne suffirait pas à contenir les noms de tous les romanciers, nouvellistes et poètes connus et célébrés (Raymond Carver, Jay McInerney, Franck Conroy etc), qui sont passés par là. D’abord sur les bancs puis derrière le pupitre de ces workshops of creative writing. Chez nous, ça n’a jamais pris. « Allons ! On n’apprend pas à devenir écrivain, on l’est ou on ne l’est pas… ». Cela existe pourtant, non en France mais tout à côté. Un Institut littéraire suisse a été créé il y a trois ans à Bienne dans le cadre de la Haute école des arts de Berne. La première promotion vient tout juste d’en sortir. L’examen pour l’obtention du « Bachelor of Arts en écriture littéraire », délivré pour la première fois, a eu lieu il y a quelques jours. Le jury était composé de responsables de l’Institut, d’enseignants et de deux écrivains français invités pour l’occasion à analyser et critiquer : Yves Ravey, qui vient de publier Cutter aux éditions de Minuit, et auparavant Le Drap et Pudeur de la giulio-einaudi-carlos-barral-y-claude-gallimard-fotografiados-en-los-encuentros-de-formentor-en-los-anos-sesenta.1254515629.jpglecture, entre autres, et votre serviteur. Le jury devait se montrer généreux sans rien abdiquer de son esprit critique. Puisque c’était une première, il n’y avait pas de point de comparaison. Il nous fallait repérer, dans les recueils de nouvelles qui nous avaient été envoyées pendant l’été, la cohérence interne et les contradictions, l’ombre portée du talent et le souci d’une technique, les promesses et les facilités. L’épreuve, enrichissante à maints égards, permet d’ores et déjà d’annoncer les noms de deux romancières de la rentrée littéraire 2011 ou 2012, le temps pour Antoinette Rychner et Elisabeth Jobin de travailler encore leurs manuscrits. De vaincre la hantise de la longue distance. D’améliorer, soumettre  et laisser décanter l’une Petite collection d’instants-fossiles qui sacrifie tout à des micro-fictions dans une esthétique de la juxtaposition, l’autre Anatomie de l’hiver qui réserve la part belle à la langue jusqu’à en faire le personnage souterrain d’une chronique villageoise. Deux seulement sur quarante trois ? C’est que, francophones, nous n’en avions que deux à lire, à écouter et à juger. Les deux seules étudiantes venues de Suisse romande, tous les autres étant originaires de Suisse alémanique, sans oublier un tessinois et un romanche. Une proportion qui, vue de Bienne, ville située sur une londres59-sergio-larrainmagnum.1254516102.jpgfrontière linguistique, est déjà une information en soi : la vie littéraire est beaucoup plus organisée en Allemagne qu’en France ; écrire y est métier ; les romanciers y sont payés pour lire des extraits de leurs livres devant un public nombreux ; un Institut littéraire existe de longue date à Leipzig ; des écrivains connus en sont sortis ; en pays protestant, on ne forme pas des gens mais des individus ; l’on en ressort formé et non formaté… Ce qui nous fut expliqué. La séance dura tout un après-midi autour d’une table en fer à cheval. Chaque étudiante devait défendre son manuscrit tout en sachant qu’en librairie, un livre n’a pas d’avocat pour plaider sa cause. Imparfaits, leurs textes n’en étaient pas moins forts et originaux ; tels quels, ils auraient déjà été admis au comité de lecture d’une maison d’édition. Le regard attentif des auteurs qui les parrainèrent tout au long de leurs études ne les avait pas rendues écrivains ; mais, dès qu’il fut évident qu’elles l’étaient déjà confusément, il leur avait permis de gagner un temps précieux. Ne leur reste plus désormais qu’à tuer le père.

(”Portrait d’un mineur de Virginie, National Georgraphic, mai 1944″ ; “Les éditeurs Giulio Einaudi, Carlos Barral et Claude Gallimard, Formentor, années 60″, photo D.R. ; “Londres 1959″ photo Sergio Larrain/ Magnum)

30 septembre 2009

    vilniusplace-du-parlement1991-chris-steele-perkinsmagnum-photos.1254333631.jpg                                                              La « crise » aura peut-être ceci de positif qu’elle obligera éditeurs et historiens à affronter une réalité rampante depuis des années : on ne pourra plus continuer à éditer les livres d’histoire comme avant. La pire manière d’envisager le problème est encore de dénoncer l’hydre internet et d’agiter le spectre de la gratuité. Tellement commode alors que le problème est plus ancien et que la Toile, loin de tuer cette catégorie de livres, peut au contraire assurer leur survie. La mort universitaire de la grande thèse a réglé son sort en librairie. Ce type de travaux, qui, de toute façon, n’était pas destiné au grand public, rencontrera ses vrais lecteurs, durablement et mondialement, lorsqu’un portail spécialisé aura l’heureuse idée de les mettre en ligne en téléchargement payant fût-ce chapitre par chapitre. Et le reste, c’est-à-dire la grande majorité des livres d’histoire ? Puisque l’essai historique a le vent en poupe, il faut veiller à maintenir l’ouvrage de savoir aux côtés de l’essai de connaissance, appuyé sur un socle de recherches animées par une curiosité transdisciplinaire et polyglotte, qui n’en auront été pas moins frottées budapest90scianna.1254333769.jpgaux débats intellectuels de la cité. Mais publierait-on aujourd’hui Montaillou, village occitan, surtout en l’absence d’Apostrophes pour le populariser ? Rien de moins sûr. Les historiens, qui ont déjà du faire leur deuil des index de noms et d’œuvres, font depuis peu l’expérience d’un autre phénomène : des éditeurs leur demandent désormais de supprimer les notes en bas de page ou même en fin de volume ainsi que les sources, afin d’alléger leur livre à tous points de vue. Comme si tout gage de sérieux et de rigueur, autrefois exigé d’un historien comme on demande ses références à la personne qu’on va engager, était devenu pénalisant tant l’allure en serait rébarbative. Cela se dit peu en France mais en Angleterre, non seulement cela se dit mais cela s’écrit : « Les éditeurs estiment que les notes prennent trop de place et font trop « universitaire ». Les auteurs de biographies historiques se sont résignés en mettant tout ce corpus en ligne » lit-on dans Biography de Hermione Lee (Oxford University Press, juin 2009). Plus se révèlent les possibilités infinies de l’hypertexte, plus convetiondemocratechicago1968stephenshamespolaris.1254333896.jpgse réduit l’espérance de vie des notes infra-paginales. C’est encore en Angleterre, nous apprenait récemment The Times, que des historiens se voient désormais proposer £ 30 000 d’a-valoir pour un livre de commande qui leur valait une avance de £ 120 000 il y a peu encore. Tristram Hunt, biographe de Friedrich Engels, y dévoile sa crainte que ses collègues glissent pour cette raison vers la fiction historique, tandis que Lise Jardine, qui enseigne l’histoire de la Renaissance à l’université de Londres, constate que désormais, seule l’histoire des sciences mobilise les éditeurs. Le fait est que ceux-ci, tout comme les libraires, prennent prétexte de la récession pour réduire leurs risques en coupant non seulement dans les avances sur droits d’auteur mais dans la production même de livres d’histoire et de sciences humaines. Les historiens devraient profiter de ce moment de doute général pour examiner leurs certitudes héritées de la tradition, de l’académisme et de l’habitude. Le temps est peut-être venu de repenser l’écriture de l’Histoire. Elle ne peut plus continuer à s’exercer comme si la discipline n’avait pas émunich-allemagne-un-groupe-de-sculpteurs-dans-lentrepot-devaste-de-lacademy-of-arts-hiver-1945-46-herbert-list-magnum.1254334425.jpgté happée par les citoyens désorientés dans le brouhaha mémoriel. Comme si les nouvelles technologies n’avaient pas d’ores et déjà modifié les modes de lecture. Comme si elle n’était pas constamment au centre du débat public. Comme si ailleurs elle n’avait pas déjà mondialisé ses perspectives et ses enjeux. Comme si les historiens bien nés devaient continuer à brider leur curiosité et s’interdire d’autres formes narratives (le Léonard et Machiavel de Patrick Boucheron en est un bel exemple), à commencer par le territoire de la fiction où ils seraient tellement mieux armés que d’autres pour faire coexister la vérité et l’exactitude.

(”Vilnius, place du Parlement, 1991″ photo Chris Steele-Perkins ; “Budapest, 1990″ photo Ferdinando Scianna ; “Convention démocrate, Chicago, 1968″ photo Stephen Shames ; “Un groupe de sculpteurs dans l’entrepôt dévasté d’un musée de Munich, hiver 1945″ photo Herbert List -Merci à Magnum et Polaris)

29 septembre 2009

  leo-malet-montpellier-2.1254207320.JPG                                                        On ne le répétera jamais assez : sans un index, un livre est inutilisable aux yeux d’un chercheur. Non un roman mais un essai, une thèse reformatée, un ouvrage de sciences humaines et sociales, un Journal, un recueil de correspondance. C’est comme s’il ne lui servait à rien car il consulte plus qu’il ne lit de bout en bout ce genre d’ouvrage. Or sans index, c’est impossible, sauf à y passer dix fois plus de temps que nécessaire. Paradoxalement, à l’heure de l’informatique et de la technologie triomphantes, les éditeurs sont de moins en moins enclins à offrir à leurs lecteurs ce service qui devrait être naturel mais qui semble être un luxe désormais, alors qu’ils est beaucoup plus facile qu’avant à réaliser. Il s’agit de réduire les coûts, une fois de plus. Alors on gratte. Tant pis pour les chercheurs, les professeurs, les étudiants, les lycéens et les esprits curieux. Faudra-t-il en passer par une pétition ? Un boycott ? Il est vrai que l’édition universitaire est déjà si mal en point, un peu plus, un peu moins…

   Oyez cette histoire édifiante. Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir est disponible en poche chez Folio. Bien que ce soit de longue date un texte de référence, citée et pillé régulièrement, il n’est pas muni d’index. Choix d’éditeur. En Allemagne, Doris Ruhe a publié un travail très utile pour tous, qui pallie cette carence ; en effet, dans Contextualiser “Le Deuxième sexe” (éditions Peter Lang, Francfort, 2006), elle propose un index raisonné de tous les noms propres du fameux texte de Simone de Beauvoir, suivi de pistes de recherche pour son historisation. Un outil de travail qui tombe à pic. Et qui ne vaut plus rien alors que les Actes d’un colloque à paraître bientôt en ont fait un grand usage. Car entre temps, l’édition Folio ayant été épuisée, l’éditeur l’a réimprimée et en a profité pour procéder à quelques corrections demandées par Sylvie Lebon de Beauvoir, l’ayant-droit, ce qui a eu pour effet malheureux de déplacer la numérotation des beauvoirerwitt.1254177891.jpgpages et a donc rendu caduc tous les renvois. Il a fallu qu’un chercheur français se serve du travail de Doris Ruhe dans le fol espoir de retrouver les passages où Simone de Beauvoir citait Mme de Staël pour se rendre compte que rien ne coïncidait. Le Deuxième sexe en est redevenu inutilisable pour les chercheurs, d’autant que Gallimard semble avoir renoncé à l’éditer en Pléiade.

  Rageant, non ? Ce n’est pas une question d’éditeur car ce genre d’aventure survient régulièrement partout. On en veut pour preuve que le même Folio vient de voir son édition des Pensées de Pascal officiellement prescrite par le ministère de l’Education nationale pour le bac des Terminales L (les trois autres titres au programme sont Fin de partie de Beckett, Les Liaisons dangereuses de Laclos ainsi que le film qu’en a tiré Stephen Frears, L’Odyssée d’Homère dans la traduction de Philippe Jaccottet postfacée par l’historien François Hartog). Or cette édition des Pensées, due à Michel Le Guern, est remarquable car on a rarement disposé d’un ensemble aussi complet en format de poche. Outre le texte de Pascal (fragments des différentes copies, papiers découpés, pensées retranchées, preuves de la religion par le peuple juif, prophéties, discours), on trouve dans ces 758 pages une préface didactique, une chronologie, des repères bibliographiques, la fameuse préface de l’édition de Port-Royal, une table de concordance de cette édition avec les éditions Brunschwicg et autres, et surtout, ô miracle, un index des noms, des notions, des concepts, des idées, des lieux, des titres… C’est dans de tels moments qu’un chercheur au bord du découragement se sent touché par la grâce, ce que même Pascal n’avait pas prévu.

(”La machine à écrire de Léo Malet sur son bureau même, Médiathèque de Montpellier, 2009″, photo Passou :”Simone de Beauvoir” par Eliott Erwitt)

27 septembre 2009

  poets-1-500.1254040957.jpg                                               Un titre pareil, ça me rappelle les conférences dominicales de la salle Pleyel, certaines émissions de la Radiodiffusion et Amis du club des poètes bonsoir ! Bref, j’y repensais l’autre jour en prenant connaissance de deux nouvelles en provenance du monde anglo-saxon. La première de Londres où la Poet Laureate n’a pas chômé. Réactivant la vieille tradition des war poets telle que l’illustrèrent brillamment quelques poètes sous les drapeaux (Rupert Brooke, Robert Graves, Robert Nichols, Isaac Rosenberg, Wilfred Owen, Charles Sorley, Siegfried Sassoon), Carol Ann Duffy a proposé de l’actualiser à la lumière de l’engagement militaire britannique en Afghanistan et en Irak. A charge pour les futurs poètes britanniques de mettre leurs souffrances, leurs angoisses et leurs espoirs en vers. Elle a donc passé commande à des soldats pour qu’ils envoient leurs poèmes par la poste, par courriel, par twitter ou sur leurs blogs afin de “porter témoignage“. C’est peu dire que l’initiative est controversée du côté des poètes, les autres, ceux qui ne sont pas sur le terrain.poets-2-500.1254040984.jpg

     La deuxième nouvelle du front de la poésie nous vient de New York et offre un saisissant effet de contraste. Regardez bien ces deux photos. Le nouveau siège de Goldmann Sachs ? Ou les anciens bureaux de Madoff and co ? Ni l’un ni l’autre : cet immeuble high-tech abrite désormais la Maison des Poètes. Anciennement sise au deuxième étage d’un bâtiment de Soho, elle occupe depuis peu cet immeuble futuriste de Battery Park, en bordure de l’Hudson, au coin de Murray Street. Dans quel but ? “Faire comprendre à chacun que la poésie lui appartient, que chacun peut venir y approfondir son rapport à la langue” explique un responsable. Bibliothèque spécialisée, salles de conférences, salles d’études et de réflexion, lieu d’exposition… : le bâtiment a coûté 11 millions de dollars. Et d’expliquer que la poésie a quitté son ghetto pour se populariser. Et d’ajouter que l’on n’avait rien construit de tel sur le plan culturel dans le bas de la ville depuis le 11 septembre. Il est toutefois permis de se demander si un poète peut écrire quoi que ce soit dans un cadre pareil. Comme l’a fait remarquer un visiteur :”Ca manque un peu de présence humaine…”. Ce qui est un peu injuste : chaque fois qu’un visiteur emprunte l’escalier central, un détecteur se déclenche et le poète est cerné par une voix lisant du Robert Frost…

(Photos Chester Higgins Jr/ NYT)

25 septembre 2009

  caler_sa_biblio.1253910891.jpg                                               Il ne faut plus dire que la police ne s’intéresse pas à la littérature. D’abord ce n’est pas gentil. Ensuite c’est faux. Certains fonctionnaires de police en savent davantage sur la rentrée littéraire que nombre de critiques. Ceux du SDIG (Service départemental de l’information générale) près le DDSP (Direction départementale de la sécurité publique) improprement appelés “R.G.” (Renseignements généraux). Ceux-là auscultent l’opinion en permanence ; parmi ceux affectés à la veille des médias, les intellos de la cellule littéraire surveillent particulièrement l’édition. Régulièrement, ils appellent ou visitent avec toute la discrétion requise leurs contacts dans les librairies. Elles sont le stéthoscope idéal pour prendre le pouls de l’opinion. Il n’est pas de meilleur reflet de la tendance et de l’esprit du temps. Pour artisanal qu’il soit, l’outil est plus fiable que les listes de meilleures ventes. Un libraire du Nord témoigne de leurs centres d’intérêt actuels : « Les personnalités politiques mises en cause dans des essais ou des enquêtes, surtout celle de Antonin André et Karim Rissouli  Hold-uPS, arnaques et trahisons  sur le bourrage des urnes lors des élections aux PS qui incrimine particulièrement Martine Aubry. Sinon, ils schercher_un_ouvrage-2.1253911049.jpg’intéressent en permanence à tout ce qui a trait aux religions, l’Islam surtout. Ils vont jusqu’à se renseigner sur l’accueil réservé à l’album de bande dessinée-enquête de Mohamed Sifaoui et Philippe Bercovici sur Ben Laden dévoilé. »En banlieue parisienne cette fois, c’est un grand libraire auprès de qui les policiers lettrés s’inquiètent des ventes de Mein Kampf, le bréviaire d’Adolf Hitler dans son édition originale des Nouvelles éditions latines : « Ils veulent savoir s’il y a des poussées de fièvre mais non, on en vend une soixantaine d’exemplaires par an avec une grande régularité. On n’a pas le droit de l’exposer, ni sur une table ni en rayon, mais si on nous le demande, nous n’avons pas le droit de ne pas le vendre, d’autant que nous l’avons toujours en stock ». On verra ce qu’il en sera dans six ans lorsque, les droits du livre tombant alors dans le domaine public, chacun voudra y aller de son édition, plus ou moins bien annotée. Il est vrai que tous les lecteurs ne sont pas animés des meilleures intentions : une plainte fut finalement déposée par cette grande librairie du Pas de Calais après que son service de sécurité eut fini par mettre la main sur ce client qui n’entrait que pour vriller et lacérer discrètement les livres de Jean-Paul Brighelli, pamphlets dénonçant la faillite du système scolaire français, afin de lire_dans_son_coin.1253910954.jpgles rendre invendables.Les libraires hésitent parfois à collaborer à ce qui pourrait s’apparenter à de la délation puisqu’on leur demande d’espionner le comportement de leurs clients ; généralement, leur sens civique l’emporte et résout le cas de conscience puisqu’il en va de la sécurité collective. D’autant que tous ne savent pas toujours qui ils informent. Ainsi ce libraire de l’Hérault : « Depuis des années, je réponds par téléphone aux questions  d’un enquêteur d’un institut de sondage sur l’accueil fait par mes clients à des livres aux sujets sensibles ; bizarrement, c’est toujours le même qui m’appelle et ses sondages, je ne les ai jamais lus dans les journaux… ». Dans cette librairie de l’Est, l’enquêteur a fini par lui-même se dévoiler : après avoir fréquenté l’endroit pendant des mois à la recherche exclusive d’ouvrages ouvertement consacrés aux sectes, et à d’autres diffusant sous camouflage les idées de la scientologie, il a mis en garde le libraire contre la dangerosité de la chose non sans avoir décliné son identité. C’était un envoyé de la préfecture. Il glanait souvent entre les rayonnages des informations sur les adeptes. Il savait que nul lieu mieux qu’une librairie n’est si prodigue en renseignements généreux.

(Photos Henri Zerdoun)

24 septembre 2009

    … oui, mais pas avec n’importe qui (variante: pas avec tout le monde), avait déjà répondu Pierre Desproges. Pas n’importe comment, pourrait ajouter le dessinateur Philippe Geluck, le père de l’irrésistible ”Chat”. Dans Geluck se lâche (150 pages, Casterman), il rassemble des textes et des dessins dits “impolis” issus de sa collaboration au Soir de Bruxelles, à Siné Hebdo et à l’émission druckernicale de France 2.

   Ne rien prendre au sérieux même pas la dérision. Chanter la Truite schubertienne aux baleines de son parapluie. Rendre leur liberté à ses chaussures et à sa ceinture en croco sur les rives du fleuve Congo. Ne respecter rien ni personne. Courtiser la courtoisie, polir la politesse. En donner à tout le monde pour son grade sinon ce serait du racisme. Se permettre de fumer malgré tout parce que Yes we Kent. Aller pisser sur la tombe de Caesar Vespasianus Augustus. Reprocher à Victor Hugo de condamner le calembour comme étant la fiente de l’esprit qui vole. Se moquer des aveugles, des handicapés et des sourds aussi. Photographier une femme en intégrale burqua en lui lançant Ouistiti sexe pour la faire sourire. Associer le doigt de Dieu à la proctologie. Encourager certains malades à l’euthanasie préventive.

   C’est Geluck lorsqu’il se lâche. Ravageur tous azimuts. Tout y est, juré. Mais pas le dessin “Les dialogues du vagin” sur la bataille Aubry-Royal donné à Siné Hebdo. Il n’est plus de saison, selon lui. Pourtant, l’actualité lui donne encore une certaine résonance, et la pièce de théâtre qui a inspiré le titre aussi. Bizarre. En revanche, sur une double page, on trouvera un dessin dénonçant la prise du position du pape contre les préservatifs, et refusé par France 2. La limite serait-elle à géométrie variable ?

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23 septembre 2009

    Dire que l’on ignore encore avec précision quel jeudi d’octobre sera révélé le nom du lauréat du prix Nobel de littérature et que déjà les parieurs britanniques montent en ligne ! Le tableau de Ladbrokes orwell1984.1253727496.jpgn’est pas à négliger car il a souvent indiqué une tendance à défaut de dévoiler l’identité de l’heureux élu. Tout le reste (rumeurs des rédactions suédoises, calendrier des conférences d’écrivains étrangers et des traductions à Stockholm…) n’est que spéculations… littéraires ! Alors que dans cette puissante société de paris sise à Harrow, près de Londres, où l’on parie n’importe quand sur n’importe quoi, c’est du lourd. Sûr que les jurés du comité Nobel ont un oeil dessus, ne fût-ce que pour s’en démarquer. The Literary Saloon se souvient que l’an dernier, le lauréat J.M. Le Clézio avait démarré à 14 contre 1 pour finir à 2 contre 1 et voir les paris suspendus en raison d’une fuite du côté du jury suédois. Voilà le tableau, coquilles et fautes d’orthographe comprises . Favori : l’Israélien Amos Oz à 4 contre 1 :

Amos Oz  4/1

Assia Djebar  5/1

Luis Goytisola (ou Juan Goytisolo ? mystère…) 6/1

Joyce Carol Oates, Philip Roth 7/1

Adonis  8/1

Antonio Tabucchi, Claudio Magris, Haruki Murakami, Thomas Pynchon  9/1

Thomas Transtromer  12/1

Arno Lustig, Atiq Rahimi, Don DeLillo, Ko Un, Les Murray, Mario Vargas LLosa, Yves Bonnefoy 16/1

Cees Nooteboom, Peter Handke  20/1

Alice Munro, Bob Dylan, Juan Marse, Margaret Atwood, Ngugi wa Thiongo 25/1

A.B. Yehoshua  40/1

A.S. Byatt, Bei Dao, Carlos Fuentes, Chinua Achebe, Gitta Sereny, Herta Mûller, Mahasweta Devi, Michael Ondaatje, Milan Kundera, Vassilis Aleksakis  50/1

Adam Zagajewski, E.L. Doctorow, Harry Mulisch, Peter Carey, Umberto Eco   66/1

Salman Rushdie   80/1

Beryl Bainbridge, Cormac McCarthy, David Malouf, Eeva Kilpi, Ernesto Cardenal, F.Sionil Jose, John Banville, Ian MacEwan, Julian Barnes, Kjell Askildsen, Marge Piercy, Mary Gordon, Maya Angelou, Michel Tournier, Patrick Modiano, Paul Auster, Rosalind Belben 100/1

William Gass     100

22 septembre 2009

  brooklyn1947.1253608685.jpg                                                 La voilà peut-être, l’une de ces bonnes surprises que l’on guette avec fébrilité à chaque rentrée. Un premier roman déroutant signé d’un auteur dont on ne sait rien. Du souffle, de la puissance, un timbre de voix, un univers, des personnages. Tout est réuni dans Les veilleurs (630 pages, 22 euros, Seuil), convaincante défense et illustration des pouvoirs de l’imaginaire avec, fort heureusement, davantage d’élégance que de virtuosité. C’est peu dire que l’entreprise de Vincent Message est ambitieuse et réussie.

   Dès la première page, nous sommes embarqués dans une affaire de meurtre. Aucune relation entre le bourreau et ses victimes. Le narrateur, Oscar Waldo Andreas Nexus, abat trois personnes dans la rue et il nous plonge déjà dans un monde d’une inquiétante étrangeté en tombant sur les rotules et en s’endormant sur leurs cadavres :”C’étaient apparemment des gens que je ne connaissais pas, et qui ne m’avaient rien demandé. Ils étaient des êtres humains, moi aussi peut-être, et ça ne se passait pas trop mal. Ensuite les cinquante-quatre témoins ont compté sept ou huit coups de feu. Moi j’ai vu les rosaces de cervelle jaillir sur le trottoir. La rue brusquement cathédrale. Les grandes orgues qui se mettaient en marche”. Et cela continue sur ce rythme pendant plus de six cents pages dans cette ville qui l’a pris en haine du jour où il en a foulé le sol. Comment en serait-il autrement dans une société qui le renvoie à la consommation et la marchandise quand il lui réclame un supplément de rêve et de délire ? Vfrancisco_goya_les_caprices_pl__43__el_sueno_de_la_razon_produce_monstruos_c_rmn_photo_j__quecq_d_henripret-3.1253609301.jpgenu d’un autre monde, du moins en est-il persuadé, il n’a pas cessé de courir, fureter afin de prendre la mesure du nôtre. Il a été liftier, il est veilleur de nuit et l’humour avec lequel ce grand dormeur de jour mène son récit nous fait émettre des doutes sur la nature de sa psychose. C’est peu dire que ce fabulateur pathologique nous trouble puisque tout concourt à désarçonner le lecteur dans ses certitudes au fur et à mesure qu’il les acquiert. Sympathie pour l’amnésique et non pour le diable en lui ! Du grand art. A l’enseigne de cette splendide citation de Patrice de La Tour du Pin : “Les pays sans légendes seront condamnés à mourir de froid”. Le flic et le psy chargés de mettre à nu son génie de la manipulation n’auront pas le tâche facile car son matériau onirique est d’une implacable cohérence. Son mutisme à son procès a laissé béante l’énigme de sa responsabilité tant son monde est virtuel. Sa vérité est dans le récit de ses rêves, son univers parallèle.

    Ca se passe dans des lieux nommés Regson, ville synthétique occidentale située au milieu de nulle part, l’Aneph ou le Séabra. Les personnages s’appellent Paulus Rilviero, Van Goyen, Ortiz, Ernst Bianco, Darès, Samuel Drake, Docteur Traumfreund et on sait à quel point l’inventivité patronymique compte dans la musique intérieure d’un roman. Au moins autant que les rares mots dont le sens nous échappe (proclématie, déblavarder). Rien ne transparaît dans ces choix de ce que l’on peut apprendre de l’auteur, Vincent Message, né en 1983, germaniste de formation et enseignant en littérature comparée ; contrairement à ce que l’on pourrait craindre, ce roman labyrinthique, qui relève d’un genre éprouvé, n’est jamais alourdi de citations ou de références. Loin des canons rigides du fantastique, de la SF, du polar et de l’anticipation auxquels il a emprunté sans s’attarder. La documentation balistique, scientifique et psychiatrique dont il a fait usage est si bien réappropriée par le romancier qu’elle en devient insoupçonnable. Seules les influences conjuguées de Borges et Musil sont revendiquées (écoutez son entretien avec Sylvain Bourmeau de Mediapart), même si son photos-hcb-022.1253608828.jpginconscient a pu être marqué ici ou là par un personnage de mendiant aveugle de L’île au trésor ou par l’atmosphère de la cour des miracles de Notre-Dame-de-Paris. On veut bien croire que l’édification de sa grande machine romanesque lui a pris six ou sept ans. Pas une page de trop car rien n’est gratuit dans cet entrecroisement permanent de deux plans narratifs, réel et imaginaire.

   Dans la dernière partie, après avoir vécu des jours et des heures en empathie avec le narrateur, on se surprend à réagir comme le Goya de la période noire, le graveur des Caprices,et à croire que le sommeil de la raison engendre des monstres. Fou ? Trop simple de se débarrasser du mot qui tue parce qu’il exclut. Impossible après Beckett :”On naît tous fous, quelques uns le demeurent”. Et si Nexus venait vraiment d’ailleurs ? Les jurys des grands prix d’automne rateraient leur vocation en passant à côté de ce Message. D’autant que les lecteurs l’ont d’ores et déjà reçu, compris, transmis.

(”Brooklyn, 1947″ et “Marseille, 1932″ photos Henri Cartier-Bresson ; ”Le sommeil de la raison engendre des monstres”, 1797, planche 43 des Caprices de Goya)

20 septembre 2009

  a_mao011068.1253468310.jpg                                                 C’est peut-être la fin d’une énigme intellectuelle. Oh, rassurez-vous, pas un grand mystère. Juste l’une de ces petites choses qui resurgissent régulièrement dans le débat d’idées franco-français depuis une quarantaine d’années. A savoir : comment nos maos ont-ils pu l’être ? Comment des esprits formés dans les meilleurs temples du savoir ont-ils pu ainsi abdiquer tout esprit critique et s’aveugler sur la vraie nature de la révolution culturelle chinoise au point de s’en faire les propagandistes dévoués, obtus et intransigeants ? Il ne s’agit pas de les accabler, ce qui serait facile et sans intérêt, ni de s’en tenir au Petit Livre rouge (un bréviaire nécessairement sommaire en regard des Oeuvres complètes du même auteur) mais de tenter de comprendre avec le recul du demi-siècle les mécanismes de la raison et de l’analyse. A chaque fois qu’un ancien de la Gauche prolétarienne publie un livre, le débat refait surface. Cette fois, c’est un journaliste de 35 ans qui s’y colle dans un pamphlet enlevé dont le titre annonce la couleur Les Maoccidents et dont le sous-titre enfonce le clou Un néoconservatisme à la française (137 pages, 11 euros, Collection “Parti pris”, Stock). Jean Birnbaum n’a pas seulement décortiqué leurs textes : ils les a surtout interrogés et écoutés. Pas sûrs que le résultat les enchante. Ni que le socle théorique de cette dénonciation soit très solide. Il n’empêche que le compte-rendu de ces entretiens donne sa vraie valeur à ce libelle car ils sont autant de témoignages.

  De prime abord, rien qui ne soit véritablement nouveau mais un certain nombre de choses y sont utilement rappelées : que la cohorte 68 s’était fantasmée en ultime génération puisque, si elle avait bien eu des maîtres, elle ne voulait pas de disciples ; que dans l’itinéraire qui mène de Mao aux Ecritures, la moise2.1253468687.pngcassure importe davantage que le fil ; que l’attentat meurtrier du 5 septembre 1972 contre les athlètes israéliens aux JO de Munich fut une date-clé, la Gauche prolétarienne condamnant l’opération terroriste quand Sartre la justifiait ; qu’un Alain Badiou, dernier Mohican des maoïstes, en est encore à maudire le mot “Occident”… Jean Birnbaum est plus incisif quand il appuie là où ça fait mal. En insistant par exemple sur le fait que chez les maos français, quasiment tous les chefs étaient masculins et normaliens. Ou en soulignant que le 31 octobre 1969, La Cause du peuple dénonçait en Elie de Rothschild “le trésorier d’Israël” et “l’oppresseur du peuple français”. Quarante ans après, Libération, héritier de La Cause du peuple, s’est donné son neveu pour patron.

   On dira : que d’énergie dépensée pour un mouvement qui trouva sa seule grandeur dans son autodissolution ! L’auteur s’en défend en soulignant l’influence acquise dans les hautes sphères par tous ces ex. Certes mais elle si artificielle, si précaire, si dérisoire qu’on se demande parfois s’ils msaint_pau.1253468352.jpgéritent l’enquête. Birnbaum a voulu comprendre comment on passe du culte de l’Orient rouge à la défense de l’Occident. Un cynique répondrait : en prenant de la bouteille, tout simplement… La véritable énigme ne réside pas dans le spectacle d’un Glucksmann se faisant remettre sa légion d’honneur à l’Elysée par Sarkozy ou un Kouchner exécutant les ordres du même au Quai. Elle est dans le tempérament, la personnalité, le caractère de ces philosophes qui sont passés d’un absolu à l’autre, notamment chez les esprits les plus religieux et pas les moins radicaux, qu’ils aient choisi la Torah (Benny Lévy, Jean-Claude Milner et quelques autres, regroupés dans l’orbite des éditions Verdier) ou la Bible (Guy Lardreau, Christian Jambet définissant le christianisme comme “la plus grande révolution dans l’histoire de l’âme”). Ces deux derniers n’ont pas le sentiment de s’être retournés contre leurs conviction mais de s’être déplacés au sein de leur vocation :”Ce que nous appelions l’Ange, c’était le surhomme nietzschéen”.

   Le meilleur chapitre est celui consacré à Saint-Paul et c’est probablement celui qui prêtera le plus à controverse. Birnbaum y reprend le livre qu’Alain Badiou (le-philosophe-français-vivant-le-plus-lu-et-le-plus-commenté-à-l’étranger) lui a consacré en 1997 ; et bien que le gourou de la rue d’Ulm se dise irréligieux et anticlérical, il le tient pour un chrétien qui s’ignore. L’universel paulinien tel qu’il le plaide (”ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme”) est une tabula rasa dont le principal objet serait de balayer l’alliance nouée entre Dieu et son peuple. C’est surtout ce point qu’un Jean-Claude Milner a relevé afin de dénoncer dans cet “universel facile” la menace d’un effondrement des identités, la négation des différences, le refus de la singularité et jusqu’à la négation des noms propres, pente qu’Alain Finkielkraut dénonce tout autant en pointant le paradoxe :” Et voilà comment l’extrême-gauche prend son tournant théologique : au moment où l’Eglise devient maurras1.1253468386.jpgvraiment judéo-chrétienne en invoquant la première Alliance, ce sont les gauchistes qui la révoquent en enrôlant Saint-Paul…”

   Cette querelle des universels (sic, ou des universaux ?) est une réalité. Mais en la prolongeant par un chapitre dans lequel il est révélé qu’à la veille de sa mort, Guy Lardreau préparait une étude consacrée à Joseph de Maistre et à la tradition catholique contre-révolutionnaire, et que son camarade Christian Jambet, seul dirigeant maoïste français officiellement reçu par les autorités à Pékin en 1969, se définit aujourd’hui comme un Français né dans le catholicisme, l’auteur agite le fantôme de Charles Maurras. Et même le spectre de la résurgence de ses idées sous une forme ou sous une autre. Ce qui nécessiterait un autre livre autrement argumenté, et à lui seul consacré, pour tenter de nous convaincre.

(”Mao pendant la révolution culturelle, couverture de La Chine en construction, janvier 1969″ ; “Saint-Paul” ; “Charles Maurras”, photos D.R.)

19 septembre 2009

                                                   amboise1972erwitt.1253351470.jpgAppelons-les « les invisibles ». Ce sont les oubliés de la rentrée. Ceux que nul ne verra et dont nul ne parlera. Ils constituent le gros du bataillon des 659 auteurs de l’automne. On peut aussi les appeler « les inaudibles » : ils sont un demi-millier environ dont la voix se perdra dans les limbes de la librairie et des médias. On le sait à l’avance mais cela ne les décourage pas, chaque année à la même époque, de se précipiter en masse vers ce guichet-là. Pourtant, les murs des magasins ne sont pas extensibles à souhait, et les colonnes des journaux et la durée des émissions ne le sont pas davantage. Les auteurs n’en peuvent mais : dès lors que c’est sorti d’eux, ils veulent que ça sorte, fût-ce dans la cohue, quand bien même risqueraient-ils de s’y faire piétiner et aussitôt oublier dès lors qu’ils n’ont pas égorgé un ami de jeunesse, ni couché avec leur père, ni survécu à un massacre ethnique. « Faites-vous connaître d’abord, écrivez ensuite… » conseillait déjà Jean Paulhan d’un ton patelin au mitan de l’autre siècle aux jeunes qui lui apportaient un eve.1253351741.jpgmanuscrit les mains tremblantes.   Il n’y a pas de fatalité à rejoindre la cohorte des condamnés de la rentrée. Sait-on jamais ? Un bon critique ne déteste pas se singulariser en allant chercher justement celui dont personne n’a parlé, et en le découvrant, quitte à être en réalité le premier à le découvrir pour la deuxième fois. Il serait aussi difficile qu’injuste de citer les dizaines de titres de la rentrée 2009 qui passeront à la trappe car tout peut encore arriver d’ici quelques semaines. Le temps presse, la durée de vie d’un livre en librairie étant de plus en plus brève. A supposer qu’il y vive car tous ne sont pas sortis des caisses, tous ne sont pas rangés en rayon, tous ne sont pas exposés sur la table. Il en est que l’on dirait morts-nés : aussitôt renvoyés à l’éditeur, bientôt voués au pilon, ils laissent à l’auteur le goût amer d’une fausse couche. Ils ne sont pas nécessairement nuls mais, en l’absence du moindre écho, c’est comme s’ils étaient non avenus. Ils guettent le coup de grâce d’un quelconque Séguéla décrétant qu’un écrivain qui n’a pas eu le Goncourt avant 50 ans a raté sa vie. Il leur en naît un sentiment mêlé de dégoût, de tristesse, de révolte, d’amertume pour s’être heurtés à un système plus inébranlable que feu le mur de Berlin. Tentons une typologie. Il y a ceux qu’on ne voit pas et dont on ne parle pas à Paris mais qui s’en fichent car ils jouissent depuis des années d’un public fidèle et nombreux, en club surmetrropolitan88erwitt.1253351839.jpgtout (France-Loisirs et Le Grand livre du mois), dans leur région où ils vendent à chaque fois des dizaines de milliers d’exemplaires de chacun de leur roman par leur seule apparition, le dimanche sur la place du marché. Vertu du terroir et de sa littérature de proximité. Il y a ceux qui n’auront rien et qui ne l’auront pas volé ; la lecture de certains romans révèle une telle indigence dans l’expression comme dans la pensée qu’on ne peut attribuer leur publication qu’à la négligence, à la complaisance, ou à des pratiques de cavalerie d’un éditeur nécessiteux. Il y a ceux, auréolés d’une notoriété acquise par des moyens extra-littéraires, et à qui l’on demanderait volontiers : pourquoi voulez-vous que l’on se donne la peine de lire ce que vous ne vous êtes pas donné la peine d’écrire ? Il y a ceux qui n’auront rien et qui s’en remettront difficilement car ils savent que leur texte valait mieux que cette injustice. Il y a ceux qui, du fond de leur accablement, en tireront les conséquences et n’écriront pas avant longtemps, voire, jamais plus. Car l’indifférence est pire que la haine. Dans un milieu où la paranoïa est nettement plus développée que dans celui de la boulangerie, l’absence totale de réaction ouvre la voie aux interprétations les plus délirantes. L’explication par le mécanisme des réseaux, coteries, renvois nydowntown47.1253352071.jpgd’ascenseur et affinités sexuelles n’est pas la moindre ; nombre d’inconnus sont convaincus qu’on les ignore parce qu’ils n’ont pas la carte ; pour les démentir, il suffirait de leur dresser la liste de journalistes en vue dont le roman n’a suscité absolument aucun écho. Pas la moindre ligne. Ce que les malheureux concernés expliqueront, quant à eux, par leur extrême visibilité justement, et les règlements de compte que leur vaut leur situation. On n’en sort pas. Un fond de charité chrétienne nous impose de taire les noms de ces lauréats du Goncourt dont le roman suivant leur prix parut dans un silence mortel qui d’ailleurs dure encore, comme s’il ne leur était pas pardonné de s’être crus membres du club quand ils n’en avaient été que des invités de circonstance. De tous les romanciers de la rentrée, il n’y en a qu’un qui n’a pas de souci à se faire : quatre éditeurs de poche publient son livre en même temps. Son roman, tout le monde en a déjà parlé et tout le monde en parlera encore. C’est tout ce que ça lui rapportera, à lui et aux siens : Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier vient tout juste de tomber dans le domaine public.

(”Amboise, 1972″, photo Eliott Erwitt ; “Musée Huvert, Times square, New Yprk, 1970″ photo Eve Arnold ; “Metropoloitan, New York, 1988″ photo Eliot Erwitt ; “New York, downtown, 1947″ photo Henri Cartier-Bresson . Merci Magnum !)