ENTRETIEN
2004
ENTRETIEN AVEC ANTOINE BONFANTI
[Ingénieur son pour Rouch, Marker, Godard, Resnais]
par Aurélio Savini

 

C'est au cours du Colloque "Analyse et réception sonore au cinéma" à Aix-en-Provence qu'Aurélio Savini a eu le plaisir de rencontrer Antoine Bonfanti. Preneur de son, ingénieur du son, mixeur… au cours de sa longue carrière - plus de 400 films - il est intervenu à toutes les étapes de la création sonore d'un film. Il nous parle de ses collaborations avec Jean Rouch,Chris Marker, Jean-Luc Godard & Alain Resnais.

Aurélio Savini : Quels sont les changements, les évolutions que vous avez pu constater concernant les demandes des metteurs en scène ?

Antoine Bonfanti : Je crois que le nouveau son s'est installé tout seul. C'est vrai que… on peut dire qu'avec Rouch et Marker c'est la première fois qu'on mettait des micros dans la rue. On était confiné dans nos studios et on s'est aperçu que le son, le bruit qui entourait les choses, donnait un résultat extraordinaire. Il y avait des choses qui se créaient… des sons qui se croisent… et c'est vrai que, si on écoute, deux voitures qui se croisent dans une rue, ce ne sont pas deux voitures qui vont l'une à côté de l'autre… Je crois que le plus beau son que j'aimais, c'était les sons des Formule 1. Quand ils étaient de l'autre côté du circuit, on savait plus si c'était de l'orgue, du vent, de la mer… Il y avait un "fazing" général de tous les sons, de tous les moteurs de voitures, c'était une merveille ! Qu'est-ce que c'était beau !

AS : Chris Marker, Jean-Luc Godard, Alain Resnais, ils avaient une culture du son ou, en fait, ils voulaient transgresser les conventions, comment ça se passait ?

AB : Non, c'est devenu naturel. Resnais, au départ, n'aimait pas le son direct. Il n'avait pas l'habitude, il n'avait jamais fait de son direct, il a toujours tourné au Caméflex et quand on est arrivé… on a eu du mal à l'amener au son direct… Muriel, tout a été refait, après on a fait La Guerre est finie, il y avait moitié son direct et moitié doublage.

AS : Et Godard ?

AB : Godard, il voulait que du son direct !

AS : Pourtant A Bout de souffle est post-synchronisé…

AB : A Bout de souffle oui, mais c'est son premier…

AS : Comment est-il venu au son direct ?

AB : Je crois qu'il s'est aperçu qu'il avait beaucoup plus de choses avec ses acteurs en son direct, qu'en son doublé sur un plateau. C'est vrai que c'est difficile pour un acteur de se remettre dans des conditions d'extérieur quand on est dans un auditorium. On n'a pas du tout la même impression sonore de ce qu'on donne dans un audi que dans ce décor-là…

AS : On dit que Godard improvise alors que Resnais a un projet, qu'en pensez-vous ?

AB : Non, Godard arrivait, il faisait ses petits dessins (rires), il disait j'veux ça à son cameraman…

AS : Et à vous, que vous disait-il ?

AB : Moi, c'était dans La Femme mariée où il m'a dit…. On tournait dans une île de la Seine, du côté de Neuilly, et on attendait qu'un train de marchandises passe sur le pont métallique derrière pour dire "moteur" : "Eh… dis ! Jean-Luc !…", alors il m'a dit "Non, non, j'veux entendre deux mots", j'ai dit : "Mais pourquoi elle a une page de texte ?", - "Parce que quand elle parle elle marche bien" (rires)… C'est des choses quoi...

AS : C'est à l'expérience qu'il décide certaines choses… A bout de souffle, c'est au contact de la matière, du nombre de rushes, qu'il a décidé un certain type de montage alors qu'Alain Resnais a peut-être un projet plus global…

AB : Oui… lui, c'est monté dans sa tête… Je t'aime, je t'aime… c'est… c'est monté.

AS : Et Chris Marker ?

AB : Chris lui, c'est complètement différent, il partait du principe qu'il ne fallait pas mélanger les choses, que par moment c'était l'image qui donnait le rythme, et à d'autres moments, c'est le son qui donne le rythme. Donc, il faut bien concilier les deux.

AS : Comment est né le projet "photographique" de La Jetée ?

AB : Sur La Jetée… Quand on tournait Le Joli mai j'avais mon appareil photo, j'avais acheté mon premier Pentax Spotmatic à Hong-Kong. Je m'amusais à prendre des photos de temps en temps, j'avais mon micro derrière moi pour pas avoir le "cloc" de la photo. Chris me dit "Tu sais bien que c'est interdit de prendre des photos", "- Oui Chris, c'est pour voir…", "- Qu'est-ce que c'est que ça ? Fais voir ! Mais c'est un 24 x 36 ! Réflex ! Donc je peux cadrer comme je veux maintenant !?". Et puis il est parti avec mon appareil photo (rires)…

AS : Et pour les sons ?

AB : Il m'appelait et me disait : "J'ai besoin de ce son… j'ai besoin de ce son, ce son, ce son..." et jamais je n'ai vu une image. J'ai vu la première image quand j'ai fait le premier mixage !

AS : Vous avez été surpris ?

AB : Non, non, les grandes photos sur la jetée…

AS : Il y a des voix, le commentaire, des bruits, des sons…

AB : Oui, il y a des sons, le Caravelle d'Orly qui s'enchaîne avec les chants grégoriens… et ça s'est passé tout seul… je l'ai fait du premier coup. Naturellement, je me suis planté quand le commentaire est arrivé par ce que là j'avais pas prévu mon niveau correct. Alors bon, et merde ! Et Chris dit, il passe à l'interphone et dit à la cabine, "Cette bobine, vous me la conservez, on n'y touche plus parce que ce qu'il a fait là, il le refera jamais (rires), et en plus c'est vrai ! Quand on fait un enchaîné et qu'il est impeccable, si on se plante, si on doit le refaire, on le refera jamais, on va y penser, on cherche des gestes… mécaniques. Mais c'est pas mécanique, c'est les doigts qui bougent à un moment donné.

AS : Il a mis combien de temps pour le montage ?

AB : Il a fait ça pendant le montage de Joli mai, c'était une respiration, il n'a pas duré très longtemps.

AS : Trouvez-vous que les metteurs en scène sont plus exigeants au niveau du son ?

AB : Alain (Resnais) sait très bien ce qu'il veut, une musique c'est au quart de millimètre, là elle est bien, là elle est pas bien.

AS : Ils étaient plus curieux il y a 40 ans ou maintenant ?

AB : Maintenant, il y en a qui redécouvrent le son, on commence à redécouvrir le son direct. Quand on met son micro et qu'on a des belles choses devant son micro, ils sont étonnés.

AS : Comme certains chefs opérateurs par rapport à la peinture, avez-vous un petit musée imaginaire constitué de "pièces sonores" ?

AB : J'ai fait en Corse une pièce de théâtre où tout le texte a été enregistré parce que c'était Christophe Colomb, la pièce faisait 5 heures, il y avait 70 acteurs amateurs et on se demandait comment ils allaient faire pour tenir 5 heures de texte. Alors j'ai proposé au metteur en scène qu'on les enregistre, je suis allé voir le décorateur, je lui ai demandé de me montrer ses dessins de décor, et j'allais chercher des pièces qui pouvaient correspondre au décor, pour retrouver la pierre du décor, et on a tout enregistré dans des monastères, des châteaux, des couvents…

AS : En fait, il faut multiplier les expériences…

AB : Oui.

AS : Il n'y a pas de musée du son par exemple, alors qu'il y a des musées de peinture…

AB : Il y a quand même maintenant des vidéothèques qui ont des sons bizarres.

AS : Qu'en pensez-vous ?

AB : Ça dépend, y'en a qui sont bien, y'en a qui me hérissent…

AS : Et les bruits du genre un verre qui tombe…

AB : Oui mais, un verre qui tombe, on l'a toujours eu.

AS : Il existe des CD d'ambiances.

AB : Ce que je n'aime pas justement, c'est les sons d'ambiance qu'ils font où il y a une minute, une minute et demi d'ambiance. Une ambiance, elle doit vivre sa vie. Quand je faisais des ambiances avec mon Nagra, je faisais un quart d'heure ou une bobine entière parce que… un vent, il est vivant, donc si on en prend un petit morceau et qu'on fait une boucle c'est plus le vent : c'est plus le même. On arrivait à tricher un peu en le prenant une fois à l'endroit, une fois à l'envers et là on arrivait à faire des vents assez longs en boucle sans qu'on entende la collure. Y'a rien de plus horrible que d'entendre la collure d'une boucle… Le petit son répétitif… Y'en a dans la nature, y'a des "piafs" qui sont en boucle, ils sont là… sur un petit bout d'arbre… sauf les rossignols. Il y a un rossignol, je l'ai enregistré, j'avais 20 minutes : il ne fait jamais 2 fois la même chose, c'est extraordinaire.

AS : Quels sont vos plus beaux souvenirs ?

AB : C'est sur des films d'Azimi, Les Jours gris, c'était son premier film… J'ai fait 3 films avec Resnais, 3 films avec Azimi, 3 films avec Delvaux. Delvaux, j'adore L'Homme au crâne rasé et Un soir, un train. Il a créé une atmosphère dans Un soir, un train… Il faut dire qu'on a tourné à 2 heures du matin dans les marais autour d'Anvers. Il y avait de la glace qui se formait autour de nos chaussures, c'était horrible. Pour faire des silences de neige (parce qu'il neigeait en plus !) je me mettais sous les sapins et j'attendais que la branche des sapins soit bien pleine de neige, qu'elle plie pour entendre…"oufff"… de la neige sur de la neige…

Propos recueillis par Aurélio Savini. Aurélio Savini est auteur d'une thèse à Paris VII Jussieu sur "La Mise en scène cinématographique", et intervenant réalisateur pour l'Education Nationale.

Remerciements : Antoine et Maryvonne Bonfanti, Thierry Millet, l'Université de Provence ainsi que l'Institut de l'Image d'Aix-en-Provence

 

Aurélio Savini, Cadrage Octobre 2004

 

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